| Histoire de l'étier |
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La Roche BallueImaginons la Loire à la fin du Moyen Âge : à la multitude de petits ports répondait la multitude d'îlots parmi lesquels les deux îles d'Indre (Basse-Indre et Indret, puis Haute-Indre), Cheviré, longue de trois kilomètres et Trentemoult qu'on appelait alors l'île « des chevaliers ». Entre les deux paroisses de Bouguenais s'étendait un vallon auquel faisait face une grosse roche qui, à marée basse, représentait un danger pour les embarcations et que l'on appelait « la Roche à Ballu ». Le village portuaire qui s'était niché au creux de ce vallon prit naturellement ce nom.Les lieux furent certainement habités à une époque reculée : la découverte dans le village du Fresne en 1908, de sarcophages au sommet de la colline prouve qu'une activité existait dans le vallon dès l'époque gallo-romaine. Les incursions normandes du IXe siècle vidèrent provisoirement les rives du « Fluvius Liger » de ses occupants, mais le soulèvement d'Alain Barbe-Torte salué par une victoire ainsi que la construction de forteresses (mottes féodales) qui en furent la conséquence, relancèrent l'existence économique de ces petits ports.
La seigneurie de Beaulieu à Roche-BallueEn 1435, Guillaume de Saint-Gilles est cité comme seigneur de « la maison noble de Beaulieu en Roche-Ballu » et possède également la métairie du Bois-Jouslin, avec l'hébergement. Un autre parchemin donne la nomenclature des petits ports échelonnés dans notre région par le droit de « Vouillage » consistant en un « denier tournois » par barrique de vin transportée aux ports de « La Boultière, la Pierre-en-Remoue, la Motte Verte, la Bouvrière, Bouguenais, la Vigne, la Tuillière, le Petit-Giraud, la Roche-Ballu, le Fresne, Boiseau, Saint-Jean de la Telindière ». Et ce n'est qu'en 1672 que la Vicomté fut érigée en Comté en faveur d'Yves de Monti et tranférée à Rezé.
La situation religieuseUn édifice religieux situé à mi-chemin des deux bourgs était nécessaire à cette région chrétienne. Or, d'après la tradition, une chapelle située au Fresne, sur le coteau surplombant Roche-Ballue et dédiée à Notre-Dame du Fresne, était le lieu de dévotion et de pèlerinage de tous les marins des environs venus implorer la Vierge pour lui demander protection ou la remercier de les avoir sauvés du danger. Cette même tradition affirme que les bâtiments qui descendaient ou remontaient la Loire, saluaient la chapelle par un coup de canon et que les marins venaient puiser de l'eau à une fontaine située à mi-côte. On peut toujours penser à une légende ! Cependant, cette existence d'un lieu sacré est historiquement prouvée par un document datant de 1437 et relatant que « le sieur Guérin, seigneur des Durandières, confesse tenir une pièce de terre la paroisse de Sein Jehan de Bouguenay près de la chapelle du Fresne, le long du chemin... ».
A quelle date la chapelle fut-elle délaissée ? Nul document ne le précise, mais on peut supposer qu'elle fut remplacée à la fin du XVe Siècle par la chapelle de Bethléem. Transformation des cours d'eauEn 1778, de grands travaux allaient modifier complètement le cours de la Loire dans cette région, par la fondation d'une fonderie de canons sur l'île Indret. Pour actionner la « forerie », il fallait une importante chute d'eau. Elle fut réalisée par la construction de deux lignes submersibles reliant l'île aux deux coteaux : l'une aboutissait à Roche-Ballue et l'autre où se trouve actuellement notre actuelle digue de la Montagne à Indret. Ce réservoir fournissait la force motrice qui actionnait cette forerie située sur l'emplacement de l'actuelle chapelle d'lndret. Roche-Ballue se trouva ainsi détaché de la « Grande Rivière » et relié seulement par un bras d'eau. Le village perdit alors la plus grande partie de son importance et, seuls, des ouvriers de la fonderie et des pêcheurs l'habitèrent.
Modification administrativePuis voici 1793: la Révolution. Une transformation administrative va s'accomplir : Roche-Ballue se trouve au centre de l'immense commune qui comprend deux paroisses : Saint-Jean et Saint-Pierre de Bouguenais. Un décret en fera deux communes différentes : Saint-Jean de Bouguenais deviendra commune de Boiseau, puis le Saint-Jean de Boiseau actuel ; Saint-Pierre de Bouguenais restera Bouguenais. La petite frontière séparant les deux communes sera le chemin qui dessert le village et le relie à la route de Nantes au Pellerin. La partie Ouest restera à la commune de Boiseau, cependant que l'autre appartiendra à Bouguenais.
La nouvelle époqueEn 1828, nouvelle transformation à Indret : la fonderie de canons est transformée en atelier de construction de machines à vapeur et la modernisation de l'usine demande une nombreuse main-d'oeuvre recrutée dans les environs. Roche-Ballue est alors en très grande partie occupé par ces nouvelles recrues.
Enfin, en 1910, lorsque le projet de la Loire navigable est mis à exécution, on ouvre deux immenses carrières, qui bientôt n'en formeront qu'une, dans les coteaux dominant les prairies, à l'est du village. Pendant une quarantaine d'années, ces carrières de Roche-Ballue, employant une nombreuse main-d'oeuvre, fourniront toute la pierre nécessaire à la garniture des rives de la Loire. Cette carrière a maintenant cessé tout activité. Roche-Ballue actuelRoche-Ballue constitue encore un site archéologique pour qui sait le découvrir : ses vieux porches de granit qui virent passer tant de générations, ses bâtisses au toit pointu de style moyenâgeux, ses poutres qui nous paraissent maintenant colossales, parce qu'aucun arbre du pays ne pourrait permettre pareille réalisation, ses chevrons tordus taillés grossièrement à l'herminette, ses ruelles, qui étaient autrefois les chemins de bât permettant les liaisons du quartier, donnent au visiteur l'impression d'une promenade dans le passé.
Lavigne ou Port-Lavigne possédait également un château seigneurial et une caserne de douane. Toutes ses habitations, y compris celles construites au bord du fleuve, étaient préservées des inondations consécutives à la fonte des neiges, grâce à leur perron surélevé auquel conduisait un escalier bien utile lors des grandes inondations comme celle de 1872. La cote de 12 mètres au dessus du niveau de l'eau était également un atout non négligeable. Parmi les seigneurs qui s'y succédèrent, on trouve en 1656 un certain François Prou suivi en 1703 de son fils, Julien Prou, maître des comptes.
Port-LavigneLavigne ou Port-Lavigne possédait également un château seigneurial et une caserne de douane. Toutes ses habitations, y compris celles construites au bord du fleuve, étaient préservées des inondations consécutives à la fonte des neiges, grâce à leur perron surélevé auquel conduisait un escalier bien utile lors des grandes inondations comme celle de 1872. La cote de 12 mètres au dessus du niveau de l'eau était également un atout non négligeable. Parmi les seigneurs qui s'y succédèrent, on trouve en 1656 un certain François Prou suivi en 1703 de son fils, Julien Prou, maître des comptes.
La pêche à la senne On se livrait en aval du village, à la fabrication de tuiles et de briques : l'historien Verger atteste la présence de cette activité, ainsi que la liste des marchandises acheminées par le port de Bouguenais au XIXe siècle ; mais le village était avant tout un village de pêcheurs. On y pratiquait, encore il y a un demi siècle, avant l'approfondissement du chenal de la Loire, une spécialité locale : la pêche à la « cire » (la senne) s'effectuait dans un lieu précis, une belle plage située dans l'île Cheviré. Voici, racontée par Mme Cormerais, du Port-Lavigne, en quoi elle consistait : « Les pêcheurs du village se partageaient en quatre équipes comptant chacune sept hommes. Le patron, qui en était le propriétaire, tenait le « chelonnet » (le bout) de la senne qui mesurait cent vingt mètres de longueur et 33 pieds (environ dix mètres) de « chute ». Dès que la marée commençait à descendre, six hommes prenaient place dans la barque qui quittait la rive à force de rames, gagnaient le large en déroulant le filet, puis revenaient à leur point de départ, ayant bouclé la poche qui emprisonnait le poisson. Alors les hommes débarquaient et venaient s'arc-bouter aux extrémités de la senne et la ramenaient à terre pour dégager les poissons frétillants. L'équipe suivante prenait alors la relève et terminait la "baillée", permettant à la troisième de prendre la suite, puis la quatrième. C'est alors que la première, ayant fini de dégager et nettoyer le filet des débris qu'il ramenait toujours, reprenait sa place. Ainsi pendant toute cette période de marée descendante, les rondes se poursuivaient sans arrêt. »De la Toussaint au mois de mars, c'était l'époque de la remontée des saumons ; de mars à mai, celle des aloses. Suivaient après celle des « couverts » et des « rabouillous ». A cette époque, et toujours dans cet endroit privilégié, la pêche « récompensait son homme ». Mais c'est de mars à mai que la pêche était la plus fructueuse : celle des aloses. La « baillée » finissait rarement bredouille, mais elle était quelquefois miraculeuse : l'une d'elles n'avait-elle pas ramené un jour près de quatre cents poissons ! Les propriétaires étaient tous du village et la pêche se faisait en famille. Puis c'était la pêche aux lamproies, qui était pratiquée avec une méthode toute différente, au moyen de grandes nasses (bossèles) fabriquées et spécialement conçues par nos pêcheurs. Il existait, le long de la rive, des « Hairaints » (emplacements choisis) que les pêcheurs tiraient au sort et qu'ils conservaient toute la durée de la pêche. Ils déposaient et ancraient alors sur le fond une douzaine de ces nasses en ligne perpendiculaire à la rive ; puis, au bout d'un certain temps, ils les relevaient à bord d'une barque avec leur « croc » dont le manche de châtaignier, très droit, mesurait une douzaine de mètres. Ils avaient même quelquefois la chance de remonter un saumon. Le banc rocheux qui barrait le fleuve et favorisait la remontée du poisson dans les engins de pêche a été déchiqueté par les explosifs, le chenal a été très approfondi et les hairaints ont disparu à tout jamais ! L'approfondissement du chenal évoqué par Mme Cormerais est l'aboutissement d'une suite de travaux de réaménagement du cours de la Loire commencés en 1778 avec la fondation de la forerie de canons sur l'île d'Indret. A cette occasion, deux lignes submersibles furent construites, l'une reliant l'île au coteau de la Roche-Ballue et l'autre à l'endroit de l'actuelle digue de la Montagne à Indret, pour contenir une puissante chute d'eau qui, lâchée sur la roue motrice, actionnait la forerie. Le village de la Roche-Ballue fut le premier touché par ces travaux : il n'était plus relié au fleuve que par un bras d'eau et son activité portuaire en pâtit. Néanmoins, la main d'oeuvre réclamée par la forerie maintint la population à un degré stable ; en 1828, lorsque l'usine se modernisa, elle s'augmenta même d'un grand nombre d'ouvriers : la forerie de canon devenait un atelier de construction de machines à vapeur. L'ouverture d'une carrière de pierres en 1910 dans les coteaux dominant les prairies à l'est du village, eut un effet également bénéfique sur le rajeunissement de sa population... mais la Roche-Ballue n'était déjà plus un port. Port-Lavigne à la saison des roseauxChaque année, à fin septembre, Port Lavigne secouait sa torpeur. Pour quelques courtes semaines, le village de pêcheurs allait retrouver les visages familiers, venus des contrées environnantes, ou même de beaucoup plus loin, et l'unique rue longeant le Seil, vibrer au lent cortège des charrettes, emportant le chargement rectiligne des javelles soigneusement câblées. Au passage, chacun y allait de son propos. C'était la saison du « roux », immuablement calée dans le calendrier, avant les vendanges et la marée d'automne, généralement porteuse de gros temps. A cette fin de l'été, le roseau avait terminé sa croissance, avec l'épanouissement de sa hampe lustrée, et de son feuillage adulte. Il fallait le récolter, faute de quoi, la tige, mourant sur pied, viendrait perturber la repousse de l'année suivante.
La bauche de rouxChaque usager disposait de sa « Bauche », dont les limites, « historiques », se repéraient, à vue d'oeil et par convention bien transmise,... entre le frêne du chemin, la cheminée de l'usine et, « deux pas à droite », le pylône situé plein nord, sur l'autre berge de la Loire. Ensuite, la taille commencée, la faucille du coupeur se chargerait d'un tracé hasardeux, jusqu'à la rivière. La partie bordant la voie était faite de jeunes roseaux, moins développés, mais bien fournis du pied : il donnerait de la « bourrée », souple, pour une litière moelleuse. Ce n'était pas le plus facile à récolter, touffu, enchevêtré, sans consistance. L'élan de la faucille était vite freiné, mais jamais encore on n'avait pu se servir de la faux, trop gourmande dans son élan. Passé le petit ruisseau, que l'on enjambait d'un seul grand pas, la plante devenait du « roux », dont la taille dépassait souvent les deux mètres, ligneux et soigneux. Pour en venir à bout, il fallait un bon coup de faucille, bien ajusté au plus près du sol, pour ne pas perdre de la tige, et aussi, limiter la hauteur des picots qui, taillés en biseau, devenaient des pointes acérées et redoutables pour les chevilles et les mollets ! Par une pente sournoise la « bauche » venait mourir dans l'étier. Il n'apparaissait que soudain lorsque le coupeur, à bras tendus, avait, de la faucille, ramené vers lui les derniers roseaux. Au milieu du Seil, à marée descendante, ne s'écoulait plus qu'un mince filet d'eau tortueux, séparé de cette berge douteuse par une vasière que l'on devinait sans fond. Cette inquiétante image apportait néanmoins le soulagement du travail bientôt terminé.
A la permanence d'un dimanche suivait la récolte, au café du bourg, lorsque l'exploitant s'acquittait du montant de la redevance convenue. Le gérant de cette activité saisonnière disposait lui aussi de sa bauche, ou même peut-être de plusieurs ; cette attribution dépendait du besoin, ou de la coutume. Certaines étaient réputées, d'autres moins, en fonction de l'envasement, mais surtout des facilités d'accès et de la distance par rapport à la voie. La javelle et la pileChaque exploitant coupait « son roux », à son rythme, selon ses disponibilités. On arrivait à Port Lavigne à bicyclette, si possible de bon matin, mais le plus souvent une fois achevés le travail de la maison et les soins aux animaux. Avant de partir, il avait fallu aiguiser les faucilles, enroulées dans le sac de jute, avec la pierre à affûter, rangées dans les sacoches. Sur le porte-bagages trônait le panier à provisions, pour le casse-croûte et le repas froid du midi. De l'autre côté, les bouteilles de boisson étaient enveloppées dans un linge mouillé et du papier journal, afin de conserver la fraîcheur. Sur place, le tout serait déposé à l'ombre, au pied de l'arbre, ou dans un coin de la « pile », à portée de main. C'était un travail d'homme, pénible, et l'on avançait lentement. Lorsque plusieurs coupeurs se partageaient la taille, c'était la fête : ils allaient de front, ou presque, échangeant quelques mots furtifs en liant la « javelle », mais lorsque l'on progressait seul, la coupe se faisait monotone. L'élan de la faucille ne s'interrompait que pour faire place au frémissement des brins que l'on assemblait en grosses poignées. Cette longue botte se parait de deux liens, prélevés au milieu des tiges les plus souples: l'un pour le pied, était dur à confectionner et à boucler pour ne pas qu'il se défasse; à l'autre extrémité, il restait solidaire et cravatait, de façon élégante, le sommet.
Les javelles ainsi composées s'alignaient sur le sol pour une première agonie. Dans les quelques heures de soleil, elles perdaient alors un peu de leur humidité et de leur poids. Dans l'attente de la sentence, le roseau « qui plie mais ne rompt pas » s'inclinait en vagues respectueuses au gré des vents. Quelquefois, sur place, était constituée la « pile », composée de deux trépieds, faits de trois javelles enlacées et disposées en faisceaux. Sur deux autres, posés horizontalement à hauteur, et servant d'appui, étaient ensuite adossées, de chaque bord simultanément afin qu'elle ne s'écroulent pas, les javelles fraîchement réalisées; c'était quelquefois le plaisir des enfants, à la trêve du jeudi : l'ouvrage, une fois terminé pouvait rassembler, à s'y méprendre, à une immense tente d'indien. Un dur labeurDe cette besogne, tout était à craindre: le mauvais coup de faucille, dérapant sur une poignée trop audacieuse ou des tiges rebelles, l'enlisement dans la fange ou la glissade dans le ruisseau raviné par le flux et le reflux des deux marées journalières, le tranchant de la tige malencontreusement éclatée, et ces redoutables picots à qui ne résistaient ni la chair, ni les bottes de caoutchouc, mais uniquement la rustique paire de sabots de bois dont il fallait si souvent repointer les brides. L'heure du midi annonçait la trêve. Sur place, à l'ombre ou à l'abri du vent, la banquette était vite composée de quelques javelles couchées sur le sol incertain. Le dos appuyé à la pile, c'était le réconfort du repas. Mais bien vite, il fallait reprendre, pour ne pas se laisser engourdir par l'humidité, la fatigue, ou le réveil de la douleur. Aux premiers élans suivant la pause, la faucille devenait plus pesante, le bas du pantalon un peu plus glacial, les écorchures un peu plus vives. Mais il fallait faire vite, et « porter » à la route.
Passer la douveCe déplacement était pénible et dangereux. Tacitement, il se prêtait à des compétitions à peine dissimulées... auxquelles s'affrontaient les plus costauds. C'était à qui emporterait, en un seul voyage, le plus grand nombre de javelles, énergiquement serrées dans une corde. Le samedi connaissait grande affluence, avec le renfort des ouvriers des usines et des chantiers, requis en bons voisins pour le coup de main saisonnier. Le chargement se portait sur le dos et l'on traînait, d'un pas mal assuré, ce lourd fardeau. Il progressait bizarrement, en dissimulant le porteur soufflant et titubant. Il fallait aussi enjamber la « doue » (la douve), à l'endroit le moins large pour la franchir d'un seul grand pas. Les multiples trajets rendaient vite ce sentier tortueux impraticable. Du chemin, dubitatifs, quelques habitués en bleu et en casquette, délaissant le filet ou le troupeau, appréciaient en connaisseurs la performance. Mains dans les poches, ils ralentissaient le pas à l'approche du porteur ; quelques mots d'encouragement, quelques propos anodins ou grivois s'en suivaient, puis chacun reprenait son cours !
Le « gros de l'eau »Malheur au chantier inachevé pour la grande marée ! Il faudrait ne pas insister, s'arrêter à temps et laisser passer le « gros de l'eau ». Désespoir pour la pile demeurant encore sur la Bauche au moment où la crue l'encercle. Implacable, le flot sournois et impétueux de la crue aurait tôt fait de ravir et d'emporter, tel un fétu de paille, le fruit de la journée de labeur ingrat, ajoutant au préjudice de la perte du fourrage d'hiver. A la fin de la saison, l'horizon des villageois s'était éclairci. Tel un immense champ de blé allégé de sa moisson, ne subsistaient que des chaumes, jusqu'à la repousse de printemps. Quelle que fût la sécheresse de l'été, l'eau du fleuve viendrait alimenter les berges pour offrir immanquablement la coupe de l'automne suivant.
Pour la litièreCertaines charretées partaient loin, pour confectionner, disait-on, le bardage de séchoirs à tabac, quelque part au sud. Le plus souvent, le « roux » apportait aux troupeaux une litière ligneuse et abondante. Au bruit de la faucille succédait alors, les soirs d'hiver, au fond de l'écurie, celui, pesant, du hachereau. De chaque coup frappé sur le billot jaillissait une gerbe désordonnée de brins de même taille. De l'étable au tas, du tas au champ, l'amendement retournait à la terre.
La LoirePort Lavigne retrouvait la quiétude du village de pêcheurs, aux barques de tous âges, hétéroclites et goudronnées, aux filets tendus entre deux fils de linge. L'unique rue principale devenait moins bruyante. Avec ce calme retrouvé, la Loire amplifiait les bruits sourds des gros navires remontant lentement vers le port de Nantes. Quelques moments plus tard, seulement, venait s'échouer l'onde du clapotis.
Autres ports bouguenaisiens S'il existait jadis un port de la Bouvrière, son existence était due à la proximité du prieuré de Bouguenais, filiale de l'abbaye des Augustins à Geneston.Bernard de Clairveaux, fondateur de l'ordre cistercien, vint y apporter sa règle en 1148, après avoir visité l'abbaye de Buzay. Les moines de cette dernière prétendaient, avec le seigneur de Bougon et celui de la Hunaudais, y avoir leur juridiction, bien qu'un aveu en soit fait au roi. Cet aveu décrivait ainsi l'établissement : « une chapelle et un logis joignant un autre logis appelé le Pressouère, et son Portal avec soixante-dix hommées de vigne » à quoi s'ajoutaient de vastes propriétés autour de la Bouvre dans la Grande et Petite vallée. Le prieuré fut vendu en 1791 comme bien national et le port vit son activité décroître du fait de son envasement progressif. Le port de Bouguenais, situé dans le Bas-du-Bourg, conserva longtemps une activité de pêche et transit de marchandises. Une commission d'enquête mise sur pied en 1840 devait décider de l'agrandissement du « port de Bouguenais ». Du fait, comme l'indique le compte-rendu de cette enquête : « ce port est le point le plus et presque le seul fréquenté depuis Trentemoult jusqu'au Pellerin pour l'embarquement et le débarquement de produits agricoles et industriels dont le pays abonde ou dont il se fait besoin ». Ces produits « tous de première nécessité » consistent principalement en « vin, foin, roseaux, sable, chaux, briques, tuiles, charbon, bois et engrais » qui y affluent « en quantités telles, que l'espace manque une grande partie de l'année pour les recevoir. » Au vingtième siècle pourtant, le port de Bouguenais n'accueillait plus que les femmes des pêcheurs des environs qui venaient vendre sur place le poisson frais pêché. |



On se livrait en aval du village, à la fabrication de tuiles et de briques : l'historien Verger atteste la présence de cette activité, ainsi que la liste des marchandises acheminées par le port de Bouguenais au XIXe siècle ; mais le village était avant tout un village de pêcheurs. On y pratiquait, encore il y a un demi siècle, avant l'approfondissement du chenal de la Loire, une spécialité locale : la pêche à la « cire » (la senne) s'effectuait dans un lieu précis, une belle plage située dans l'île Cheviré. Voici, racontée par Mme Cormerais, du Port-Lavigne, en quoi elle consistait : « Les pêcheurs du village se partageaient en quatre équipes comptant chacune sept hommes. Le patron, qui en était le propriétaire, tenait le « chelonnet » (le bout) de la senne qui mesurait cent vingt mètres de longueur et 33 pieds (environ dix mètres) de « chute ». Dès que la marée commençait à descendre, six hommes prenaient place dans la barque qui quittait la rive à force de rames, gagnaient le large en déroulant le filet, puis revenaient à leur point de départ, ayant bouclé la poche qui emprisonnait le poisson. Alors les hommes débarquaient et venaient s'arc-bouter aux extrémités de la senne et la ramenaient à terre pour dégager les poissons frétillants. L'équipe suivante prenait alors la relève et terminait la "baillée", permettant à la troisième de prendre la suite, puis la quatrième. C'est alors que la première, ayant fini de dégager et nettoyer le filet des débris qu'il ramenait toujours, reprenait sa place. Ainsi pendant toute cette période de marée descendante, les rondes se poursuivaient sans arrêt. »
S'il existait jadis un port de la Bouvrière, son existence était due à la proximité du prieuré de Bouguenais, filiale de l'abbaye des Augustins à Geneston.